Carte blanche à J.

Avertissement : ce texte contient des références à des abus sexuels et à des pratiques masochistes ; ainsi qu’une description d’une oeuvre imprégnée de l’imaginaire pornographique. (J’aurais aimé qu’un tel avertissement se trouve dans la description de la projection du FTA. Pas familier avec le concept? Lisez ici ou .)

trois femmes

Je ne veux pas parler de moi, mais de la chorégraphie Co(te)lette d’Ann Van den Broek telle que captée par Mike Figgis, dont la projection était prévue en complément de The Black Piece. Il me semble que le propos rejoint également un autre spectacle, Fin de série, inspiré par l’essai Les Filles en série de Martine Delvaux.

Je ne veux pas parler de moi, mais il est nécessaire de comprendre où je me place devant cette œuvre, d’où je la regarde.

Ma relation au désir est paradoxale. Elle cherche l’authentique, la connexion vraie à soi et à l’autre, mais se construit comme un édifice imparfait. Très près de ses fondements, un abus sexuel qui met parfois à mal la charpente. Çà et là, des racoins inavouables, moments où j’ai forcé le consentement de l’autre (peut-on même encore parler de consentement?). Ces fois où je n’avais pas vraiment envie, mais où je l’ai fait pareil. Ces fois où le désir est dévorant, et ne peut jamais être satisfait. Ces amants et amantes que je vois peu et avec qui je conserve une gêne.

Ma relation au désir est composite: je la sais façonnée par des images, des sons, des gestes. Les scènes érotico-poches de téléromans. Les annonces de sous-vêtements, de bière, de souliers. Les pornos gays écoutés entre colocs. Les danseuses des vidéoclips. Les webcomics inspirés des mangas. Les moues des mannequins. Dans quelles proportions l’imaginaire est-il nourri, dans quelles proportions est-il figé ?

Je parle du désir féminin depuis ce point de vue.

Dans l’œuvre de Van den Broek, trois jeunes femmes se partagent l’espace scénique, bougeant le plus souvent en synchronie, au rythme de leurs souffles omniprésents, de quelques soupirs et de nombreux claquements des corps. L’atmosphère sexuelle est on ne peut plus claire des le début, où elles sont toutes trois placées côte à côte en levrette. Leur visage est alors plus ou moins caché, mais elles apparaîtront par la suite tour à tour blasées, extatiques, volontaires, soumises, impérieuses, suppliantes.

Les danseuses présentent des corps semblables, minces, quasi-stéréotypés. Des lèvres soulignées de rouge. Elles avancent en talons hauts. Puis elles les enlèvent, les remettent. Portent des sous-vêtements agencés. Des jupes semblables. Les enlèvent, les remettent. Elles se démultiplient à un moment, et apparaissent en cela comme ces filles en série, “des filles-machines, des filles-marchandises, des filles-ornements”. 1

La chorégraphe interroge le désir, les désirs, en sonde les représentations, les racines inconscientes, en explore les fulgurances et les tabous (dont une scène d’une violence sexuelle inouïe et beaucoup de douleur auto-infligée) sans moraliser, sans imposer d’interprétation.

J’en ressors troublée, fascinée par la performance, séduite par ce que la gestuelle sexuelle apporte au langage chorégraphique, dérangée par la violence inhérente à ces désirs, par la reproduction du même, par l’aspect foncièrement artificiel de la séduction. Ambivalente, donc : je sens bien que de monter une telle chorégraphie peut se reveler libérateur pour qui la crée. Mais à quel point ces représentations qui s’ajoutent reproduisent-elles le modèle dominant plutot que de le déconstruire ?

1. DELVAUX, Martine (2013). Les filles en série : des Barbies aux Pussy-Riot, Montréal, Remue-ménage, quatrième de couverture.

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